Qu’est-ce qui vous inspire?
« Construire sur la tête d’une aiguille ». Cette citation de Charles Baudelaire, découverte très tôt, me subjugue totalement, tant je la trouve juste. Elle résume en quelques mots ce que je tente d’exprimer : la complexité du monde vivant, ses paradoxes, sa fragilité.
L’écoulement du temps, l’origine et la trace ont aussi fondé ma pratique. Les différents états de la matière, qu’ils soient solides, liquides ou gazeux m’apparaissent comme des sources de connaissances dont on ne peut enfreindre les règles. Ce sujet est le fil conducteur de mon travail. Il relève d’interrogations éthiques : conscience et compréhension du monde, dignité, grandeur, beauté, connaissance, authenticité, reliées à la question de l’humain, à son existence, à sa place et à son rôle dans le monde.
La chute des corps me fascine. Toujours verticale, elle accompagne une vision mélancolique du monde.
Les mots, leur sens, leur détournement par la dérision, l’absurde sont aussi un moteur et peuvent déclencher l’idée d’une nouvelle œuvre.
Puis, d’autres domaines artistiques tels que la poésie et la musique à qui je dois l’ensemble de mes recherches. La musique a été formatrice et révélatrice sur divers plans. Elle ne cesse d’accompagner ma pratique. Friedrich Nietzsche disait : « Sans musique, la vie serait une erreur. » (extrait tiré de La Naissance de la Tragédie)

Quel est votre parcours?
Ma pratique se développe à partir d’un paradoxe. Représenter le réel par des images ou l’utilisation de la couleur ne me satisfait pas. Je veux montrer des états et travailler la matière en privilégiant un rapport direct avec elle, empirique, et aussi sur un mode expérimental.
Au début de mes études à la Villa Arson à Nice, parmi mes différentes recherches, le plâtre devient rapidement incontournable. Sa substance et sa capacité à restituer avec une grande définition le moindre détail m’impressionne. La blancheur de sa poudre extrêmement fine mélangée à l’eau, son passage du liquide au solide, sa phase de chauffe avant sa prise définitive, m’exaltent déjà. Le plâtre sert traditionnellement, en sculpture classique, de moule à la reproduction du modèle original, que l’on nomme épreuve positive. À travers toutes sortes de manipulations, je privilégie le travail de l’empreinte, le recouvrement, le trempage d’éléments divers, d’origine naturelle, urbaine, vestimentaire. Les épreuves sont multipliées en variant leur forme, leur relief, mais en répétant les mêmes gestes.
Parallèlement, plusieurs fragments du corps humain apparaissent dans mon travail, dans l’ordre : les mains, le cou, l’oreille et son conduit auditif évoquant aussi une forme embryonnaire, le cerveau né en savon au fond d’une bassine, puis quasi en même temps, les roses rouges fraîches, les ailes d’anges, avec toujours la volonté de laisser libre cours à la matière de s’exprimer.
L’ensemble des explorations autour des matières blanches me conduit vers le savon, une substance que je trouve belle, sensible, sensuelle, intrigante, énigmatique, ressemblant au marbre, « vivante », enfin métaphorisant le corps puisqu’on y frotte sa peau pour le nettoyer.
Assez tôt, se dégagent donc les axes fondamentaux de ma pratique à partir de ces deux substances et de la présence incontournable de l’eau. Des actions simples, telles que remplir, vider, répandre, recouvrir, suspendre, faire tomber, savonner, essorer deviennent le moyen de faire de la sculpture en tentant de saisir l’essentiel du volume en train de se créer. L’enjeu est de restituer à la forme, à l’objet, au volume ou au dessin une simplicité originelle, native et poétique, sans didactisme.
Plus tard, j’ajoute à ces deux matériaux le rouge carmin, la feuille d’or et le verre.
En 2006, l’introduction de l’eau au sein des installations, acheminée par une micro-irrigation réglée par un programmateur, me permet de réellement travailler avec le temps et sur la durée. Ces pièces, réalisées à partir de formes multiples en savon, deviennent évolutives et subissent sous l’action de l’eau des phénomènes divers d’érosion, de dissolution, de décantation pendant l’exposition. Des sillons se creusent, des fendillements, des coulures, des stalactites, des poches d’eau savonneuses, des bulles d’air apparaissent, tandis que le volume sculpté disparaît.
La matière vit.
Des métamorphoses se produisent à long terme et se changent en nouvelles pièces définitives ou non, une fois l’eau évaporée.

Votre travail très profond a des sources multiples. Quelles sont-elles ?
La musique est la plus ancienne source, vaste, profonde et temporelle. Elle m’accompagne depuis toujours par l’écoute et la pratique du piano que j’apprends. « Les Impromptus », « La Mélodie hongroise » et les quatuors de Franz Schubert, la nuance au sein de ses mélodies répétées, sa mécanique rythmique insistante, entêtante, pénétrante inspirent mes premiers travaux. À partir de Schubert, je me suis intéressée à « Différence et répétition » de Gilles Deleuze et au mouvement minimaliste. Le sonore est présent dans les pièces évolutives par la diffusion de bandes composées d’enregistrements de bruits d’eaux, de notes jouées au piano, de mots dits ou chantés et des sons des gouttes d’eau restitués en direct par des micros. Ces bandes sont réalisées en partenariat avec Le Centre International de Recherches Musicales de Nice.
Le temps et l’espace ont toujours fait partie de mes obsessions dès mes premières recherches. Il m’arrivait d’improviser parallèlement aux explorations de matières un nombre de compositions picturales, que je chronométrais sur des grandes feuilles de papier millimétré, à partir de coulures ou de remplissages d’espaces par l’intermédiaire d’un compte-goutte. Chaque résultat de temps mis pour produire ces espaces était ensuite inscrit sur la feuille.
Le fragment construit tout. Il est ce qu’il recèle de mystérieux. Il est ce qui reste ou il montre ce qui manque. Isolé, il devient un objet poétique, laissant place à l’imaginaire.
La blancheur est ressentie de manière équivoque, entre absence et présence. Elle inspire le silence, en même tant que la permanence. C’est une lueur de l’ordre de l’infini, de la grâce. Du point de vue de la sculpture, le blanc m’intéresse, car il évoque un état de non-pesanteur, allège le volume malgré sa masse.
Le vestige est la trace de ce qui n’est plus, mémoire d’un monde disparu. Il apparaît sous divers aspects, soit issu des pièces évolutives, soit des objets détournés, soit des laisses de mer ou encore des restes liés à la production de l’objet.
La construction rejoint le faire. Elle implique des lois, des méthodes, des procédés, des règles, des techniques, des mesures qu’il faut se résoudre à prendre et à appliquer, pour que tout tente de tenir debout, en équilibre. Elle me semble essentielle dans la vie. Elle engage une rationalité, une éducation, la présence d’un cerveau pour résister à l’illusion.
La forme du cercle et ses dérivés, arc, arche, rinceaux, arabesque, rosace, apparaissent peu à peu dans de nombreuses pièces : les empreintes de bassines à demi remplies de plâtre, les seaux de maçon soufflés en verre, les tondi, les diverses contenances, les tuyaux, les fils plâtrés, les dessins réalisés avec les micro bulles de mousse de savon séchée, certains objets ...
La ligne du cercle, à la fois pleine et vide est captivante. Elle ne cesse de tourner, c’est l’engrenage dont il faut sortir, tandis que la forme cylindrique ne cesse de conduire les eaux, d’évacuer.
Le rouge carmin exprime la vie.
La présence de la feuille d’or, dont sont revêtues certaines pièces, apporte une lumière. Elle donne un caractère sacré au sens précieux, essentiel, inviolable, du terme et non religieux.
L’in situ, travailler sur le site directement, hors de l’atelier, est un besoin jamais satisfait de transcendance. Se confronter à des espaces naturels, architecturaux ou urbains est une approche très différente dans la conception de l’œuvre, qui se pense en amont à travers des notes, des croquis, des dessins techniques, des mesures, des calculs ou même des maquettes, si nécessaire. L’intervention doit, esthétiquement et formellement, fonctionner dans l’espace en épousant le lieu, au sens de ne pas s’imposer. Elle doit aussi révéler certains éléments que j’ai retenus, d’ordre spatial, architectural, ornemental, ou historique. Il faut s’adapter aux contraintes du lieu, trouver des solutions.
Cette démarche me permet de réaliser pour les œuvres en savon des pièces éphémères vouées à la disparition totale sur le site même.

Quels artistes vous ont inspirée ?
Parmi tant d’artistes dont j’admire le travail, je citerai de mémoire et dirai certainement de manière trop superficielle et réductrice, ce que j’ai retenu chez eux.
- Goya, incontestablement le premier qui m’ait bouleversée, puis Jean Fautrier, Paul Klee, le surréalisme d’André Breton et René Magritte.
- Donatello pour sa rigueur expressive, laissant apparaître le tragique et la fragilité de la nature humaine.
- Michel-Ange pour avoir ouvert la voie vers l’inachevé et le fragment en sculpture.
- Auguste Rodin pour la suppression du socle, l’élévation de l’inachevé et du fragment au statut d’œuvre d’art, pour la répétition d’épreuves positives moulées d’après le même modèle au sein d’une seule œuvre.
- Alberto Giacometti pour avoir fait de la maigreur et de la verticale un art de sculpter, pour la présence de la solitude et la part troublante de la mort.
- Le Bernin, pour le vertige qu’il donne au baroque, le travail des plis et des drapés.
- Richard Deacon pour avoir laissé apparentes toutes les traces de ses assemblages et ses collages.
- Les minimalistes Carl André et Richard Serra, pour la répétition de formes pures, simples, variées et sensibles.
- Giuseppe Penone et Yannis Kounellis, du mouvement de l’Art Pauvre et Richard Long (qui se revendique être un artiste de ce courant et non du Land Art), pour avoir fait de l’énergie des matériaux pauvres et naturels un art d’une grande poésie.
- Eva Hesse du mouvement de l’Anti-Form, pour l’usage de matériaux souples et mous, en utilisant des techniques de fabrication manuelle et artisanale.
- Roman Opalka, pour avoir « étalé » l’immensité du temps à partir de presque rien, l’ajout du chiffre 1 au chiffre précédent avec une pointe de blanc à chaque fois, jusqu’à sa disparition.
- Anselm Kieffer pour la « célébration » des ruines, du chaos, du cosmos, sa vision mélancolique de l’homme, pour la diversité des formes et des matériaux qu’il emploie.
- Le Land Art, Walter de Maria et Christo qui m’ont tellement marquée que je travaille in situ. C’est à cause ou grâce à eux !!!
Mes sources littéraires sont diverses, de la philosophie au roman en passant par la poésie. Disons que des ouvrages tels que « Voyage au bout de la nuit » de Céline, « Textes et nouvelles pour rien » de Samuel Beckett, « Le Gai savoir » de Friedrich Nietszche, « Douleurs du monde » d’Arthur Schopenhauer, « Les Pensées » de Pascal, « Les Fleurs du mal » de Charles Baudelaire et d’autres ont laissé des traces certaines.
Néanmoins deux écrivains sont essentiels et m’accompagnent dans ma pratique. Mes mots sont faibles, pauvres et inappropriés pour vous parler de ce qui lie mon travail à ces auteurs. En troisième année d’école d’art à la Villa Arson, un de mes professeurs me demande si j’avais déjà lu « Le Savon » de Francis Ponge. J’ignorais totalement qui était Francis Ponge. Je me suis bien sûr empressée d’aller l’acheter. Sidérée, je me retrouve à la lecture de ce recueil. Outre le savon, dont il traite si magnifiquement, je décèle immédiatement une correspondance avec ma démarche et ma vision du monde. Son rapport à l’absurde, ses descriptions au plus proche de la réalité physique d’objets divers, quotidiens, naturels, ses « dissections / opérations à vif » des mots, son désir de laisser aux choses le choix de s’exprimer, basés, me semble-t-il, sur une mesure et une logique sans failles, me fascine. Je retrouve aussi une musicalité dans la répétition de certaines phrases venant rythmer l’écriture comme un refrain.
Il jouait du piano et pouvait devenir musicien.
« À ce moment, sortons le savon de l’eau et considérons chacun des deux adversaires. Lui, fort diminué, aminci, mais non dans sa qualité.
Elle, un énorme volume troublé, ayant perdu la face. Quel est le vainqueur ? »
(extrait du recueil Le Savon, Francis Ponge)

L’œuvre de Pascal Quignard, écrivain, auteur contemporain, me sidère de même ! Découvert quelques années plus tard, il y a chez lui les thèmes de l’origine, de la mémoire, du fragment, de la perte, de la disparition, du langage, de la musique, du silence, de l’oreille, de la chute, des larmes. Je lis une écriture qui se déploie à travers un système de métamorphoses vertigineux. Tous les mondes sont touchés. C’est un puits sans fond de connaissances, un explorateur qui sonde la part obscure de l’homme, de l’humanité, de l’univers. Son écriture ne cesse de couler et transporte ... C’est ce qui me bouleverse. La musique est aussi là en sourdine. Il collabore avec d’autres univers de création, théâtre, danse, performance, musique. Il joue du violoncelle et du piano.
En 2014, j’ai eu l’honneur de le rencontrer, lors des colloques de Cerisy qui lui étaient consacrés. Quatre mois plus tard, je me jette à l’eau pour lui soumettre l’idée d’un projet en collaboration. L’Oreille qui tombe voit le jour, une installation sonore et évolutive, accompagnée de performances à partir des Ténèbres de Pascal Quignard.
« L’homme n’est pas plus maître du langage que la terre n’est au centre des galaxies et ne gouverne les planètes, les trous et la lueur des astres. Le langage est un écran. La volonté est une tache sur la vue. La conscience un démon satellite. Tous servent meurtre et mort. La lucidité, la raison, le langage vivant sont des arbustes qui requièrent des soins infinis, qui crèvent sans cesse, parce qu’ils ne trouvent aucune terre en nous. Sans cesse nous tâtonnons des racines dans le désert. Sans cesse nous défaillons. Sans cesse nous rejoignons la nuit et le silence comme l’eau les fossés. » (extrait de l’essai « Le Nom sur le bout de la langue », Pascal Quignard)

Pouvez-vous évoquer la place de l’homme dans votre travail, le rôle de la mémoire et des rituels ?
Une certaine désillusion m’habite. Le devenir de l’homme m’interroge. Il continue de se croire éternel, alors qu’il n’est que transitoire et s’éloigne de la nature. Nous vivons une époque sous le signe de l’aléatoire, où le sentiment d’une grande précarité de l’humain n’a jamais été aussi évident.
Que devient-il dans le contexte de notre société actuelle, guettée par le devenir stérile de nos modes d’organisation et de communication toujours plus virtuels, numériques et rapides ?
L’homme et sa violence, les abus de pouvoir, me sont difficiles à comprendre, à tolérer. Mon nom témoigne d’une origine arménienne, dont je ne peux me défaire. L’histoire tragique de ce peuple et tant d’autres, leur exode pour se reconstruire, enfin le terrorisme sont indignes et tragiques.
Doté pourtant d’intelligence, l’homme me semble manquer de plus en plus d’humilité, de tolérance, de distance, de responsabilité. Le savon sert métaphoriquement de « toilette intellectuelle » au sens « Pongien » du terme. Il nettoie les abus du langage.
La mémoire, comme la mort, appartiennent à la vie. La mémoire concède à ne pas oublier de tenir compte des erreurs du passé, à transmettre un savoir. Elle est constructive. Le souvenir est tout autre, c’est de la nostalgie qui freine.
Tout ceci converge pour moi vers l’idée de perfectibilité, qui est une des caractéristiques capitales de l’homme.
La poésie panse le mal, résiste à la standardisation, à la trivialité croissante du monde qu’on nous impose. Elle permet de porter attention à ce qui nous entoure, précise les nuances, éveille des univers inconnus, engage une réflexion.
La place du rituel dans mon travail, je la vois au sens où un ensemble de règles et de processus s’est fixé, lié à ma démarche. La récurrence de certains éléments et gestes agit comme des rituels, sous la forme d’un recueillement.

Votre pratique joue des contraires. Quels sont-ils ?
Il s’est en effet formé au fil de ma pratique un ensemble de binômes : apparition/disparition, légèreté/pesanteur, horizontalité/verticalité, figuration/ défiguration, épreuve positive/négative, liquide/solide, blanc/noir ... Le fait de privilégier la relation au matériau, sa manipulation directe, et en même temps tenter d’en extraire une force poétique, a ouvert une voie où la substance peut s’exprimer.
Je construis sur des antinomies, des oppositions, des paradoxes. Plâtrer des fils de sept à huit mètres de long pour aller les suspendre ensuite dégoulinants de plâtre à une certaine hauteur est une aberration. Oui, c’est une lutte avec la matière.
Plâtrer des roses rouges fraîches alors que le plâtre n’adhère pas, parce que la nature est bien faite - c’est ainsi que l’on découvre la rosée du matin sur les végétaux - est absurde. Dissoudre du savon sur des dizaines d’années, car le processus est très lent est encore absurde, dessiner avec des bulles de savon aussi ... !
L’eau, même si discrète, joue un rôle capital puisqu’elle sert à préparer le plâtre, rentre dans la composition du savon. Présente et absente, elle circule. Elle est le temps qui dissout ou fabrique.
Le savon est incroyablement résistant à sec. Il se conserve parfaitement, et vieillit très bien, « noblement » je dirais, à l’abri de l’humidité. Francis Ponge disait « L’eau s’évapore mais le savon reste » (cf. Le Savon). Ses possibilités à changer d’états et d’aspects sont extraordinaires. Ces caractéristiques m’intéressent au plus près, explorées à travers les pièces évolutives. Trois œuvres sont vouées à disparaître sur au moins dix ou vingt ans : L’Oreille qui tombe, Mille litres et Deux.
Je travaille actuellement avec un chercheur en géophysique de l’Institut de Géophysique de l’Université E.T.H. de Zürich, sur le projet d’une sculpture installation sonore et évolutive à partir du savon dont la forme est encore à l’étude. La sculpture sera soumise à un ensemble de phénomènes liés à la géophysique de la terre, puisqu’il est possible de recréer tremblements de terre et irruptions volcaniques.
Tout est relié par un fil conducteur, une logique entre la pensée, le moment d’agir, les idées, l’imaginaire et la matière en action prête à prendre sa forme.
Ce rapport implique une adaptation et non un contrôle des choses. Il renvoie plus largement à la capacité de l’homme à s’adapter à un contexte donné. Il y aurait une intelligence derrière, une connaissance, de l’humilité et de la modestie.

Vous réalisez une pièce pour Bourg- La-Reine. Qu’est-ce qui conduit cette création ?
Au départ, c’est en visitant les jardins de la Villa Saint-Cyr, pensant pouvoir y réaliser une intervention in situ que je découvre la présence de rosiers en fleurs. La correspondance avec mon travail sur les roses rouges fraîches plâtrées est immédiate. Je m’intéresse rapidement à l’histoire de Bourg-La-Reine et j’apprends qu’il existe la rue des Rosiers, en hommage au célèbre rosiériste Jacques Julien Margottin, qui y avait installé son activité horticole, ainsi que l’un des horticulteurs les plus connus de France, Armand Millet originaire de la ville, qui poursuit l’activité familiale à Bourg-La-Reine. La décision fût rapide, travailler autour de l’idée des roses, néanmoins de quelle manière ?
Le thème de la rose rouge est effectivement récurrent dans ma pratique. Il n’existe naturellement pas de rose sans épines, sans spirale. L’humanité ne l’a pas choisie par hasard pour symboliser, sacraliser, célébrer un ensemble d’histoires, d’actions, de rituels depuis l’Antiquité jusqu’à nos jours.
C’est la beauté, la fragilité, la grâce, la délicatesse à l’état pur comme tant d’autres fleurs. Mais, les épines font saigner. Symbole de l’amour à manipuler avec attention et précaution pour éviter de souffrir, je les recouvre de plâtre, une manière de les conserver à jamais, de les préserver, pour ne pas les perdre de vue.

Parmi diverses idées, celle de sculpter des roses en savon, m’est apparue clairement. Une sculpture/colonne évolutive, dans le prolongement de celles déjà réalisées. Elle s’érige d’un seul tenant, non par empilement de moulages comme dans les précédentes. La colonne devient un bloc de savon à tailler. Il n’y a plus d’empreintes comme pour l’immense oreille sculptée aussi dans la masse. Ici, les contenants d’origine industrielle ont été assemblés préalablement, une fois leur fond retiré. Le grand moule/coffrage a été ensuite rempli de savon directement à la savonnerie du Fer à Cheval à Marseille, avec laquelle je travaille depuis plusieurs années.
La colonne mesure presque deux mètres de haut.
Sa composition se fait, s’improvise au fur et à mesure de sa réalisation, avec le dessin préparatoire qui donne une idée générale de la pièce. La constitution stratifiée du savon traditionnel de Marseille le rend délicat à sculpter, pouvant s’effriter, se casser. Les parties retirées ne peuvent se recoller. Il n’est pas question de sculpter des roses fraîches, mais flétries, puisque la rose coupée ne dure plus, ni ne se reproduit. Un ensemble de roses fanées me sert de modèles.
La correspondance entre le flétrissement des pétales et la substance feuilletée du savon m’intéresse d’un point de vue sculptural et du geste à avoir ... Le creusement de la matière laisse voir les strates dont je tire parti formellement. Les roses sont taillées en cascade, c’est une chute. J’y retrouve les plis, les « drapés ».
La sculpture est évolutive. Elle sera exposée à Bourg-la-Reine dans les jardins de la Villa Saint-Cyr pendant un an, aux érosions climatiques, rosée, pluie, vent, neige, gelée, soleil. Par temps de pluie, sous l’action de l’eau, le savon renflera légèrement et blanchira de manière éclatante, rappelant la neige. Certaines roses disparaîtront peut-être, d’autres non.
« Tandis qu’il m’entretenait des secrets de l’hybridation, je contemplais avec délices ce vaste jardin de roses dont les teintes blanches ou cramoisies ressortaient mieux encore sur le vert profond des futaies, et je me réjouissais de ce qu’en cette n de siècle tapageuse et stérile, en dépit des politiciens, des rhéteurs et des cuistres, il y eût encore des coins de verdure et de soleil, des retraites ignorées et pacifiques où d’honnêtes gens demeuraient épris des beautés naturelles et se trouvaient heureux en faisant croître et fleurir des roses ». (André Theuriet, 30 juin 1999, lors d’une visite à la roseraie de l’Haÿ avec Jules Gravereaux)

Menton, septembre 2017.