Projet Arc-en-ciel, Parc du Domaine de Chaumont-sur-Loire

Texte et photographies : © Frédérique Nalbandian/ADAGP

Deux propositions au Château d’eau

Parc du Domaine de Chaumont-sur-Loire

 

Description: DSC_0206.JPG  Description: Détail arc en ciel.jpg  Description: DSC_0207.JPG

 

Le château d’eau situé au sein du parc du Château de Chaumont-sur-Loire demeure incontestablement le lieu qui m’a le plus frappé. La beauté des proportions du bâtiment et son architecture (arches, piliers, pilastres) me rappelant celles d’un cloître, la présence de l’eau dans ce bassin « perché », les passages de la lumière traversant le bâtiment de l’extérieur vers l’intérieur à travers les arches ont un lien étroit avec mes préoccupations artistiques tant du point de vue de la forme que du contenu.
J’ai donc eu envie de faire deux propositions autour d’un travail évolutif et in situ en tenant compte des configurations spatiales, architecturales et historiques du lieu. Parallèlement, je souhaitais rendre « hommage » à Catherine de Médicis, qui pendant une période a possédé le Château de Chaumont. Au XVIème, cette femme exceptionnelle a su mener de front une vie d’épouse, de mère, de reine, de régente de France et de grand mécène ne cessant de promouvoir la culture littéraire et artistique, de soutenir les artistes en les employant et de participer à l’élévation culturelle de la cour. La mémoire de Catherine de Médicis rappelle aussi dans ma proposition l’humanisme et le néoplatonisme dont elle était imprégnée, hérités de la Renaissance italienne, qui lui ont d’ailleurs permis de croire en une tolérance civile. « Elle se montrait comme venant dans le royaume de France avec une mission qui faisait d’elle une intermédiaire entre le divin et l’humain. Sa devise fut axée sur l’appropriation d’une identité médiatrice : elle apporte la lumière et la sérénité (Brantôme a sans doute ici utilisé Claude Pardin, Devises héroïques et emblèmes, Lyon 1551 et 1557) » (Extrait de  L’absolutisme, un concept irremplaçable? p.115 par Denis Crouzet dans Langages de l’absoluité royale 1560-1576)

Par ailleurs, une pure coïncidence s’est produite : après avoir choisi de donner le titre d’Arc-en-ciel à ce projet, je trouve au cours de mes recherches sur Catherine de Médicis, que l’écharpe d’Iris, qui signifie arc-en-ciel, était son emblème. Iris, était la messagère des dieux et de tous les dieux éternels dans l'Iliade d'Homère. Dans la mythologie grecque, elle était la maîtresse d’Héra. Iris s’occupait de son appartement et l'aidait à sa toilette. Lorsqu’Héra revenait des enfers vers l'Olympe, Iris la purifiait avec des parfums.
Selon les poètes, l’arc-en-ciel était la trace du pied d'Iris descendant rapidement de l'Olympe vers la terre pour porter un message de bonnes nouvelles.
L’iris est la fleur symbolisant aussi le printemps, le temps du renouveau de la vie et de l’amour, c’est enfin la membrane de l’œil.

 

Présentation du premier projet :

L'installation in situ et évolutive resterait minimale autour d’une mise en scène recueillie et tendue de ce lieu désormais hors d’usage, abandonné, (tout comme Catherine de Médicis s’est retrouvée, veuve, suite à la disparition inattendue du roi Henri II, son époux), tout en intensifiant les correspondances entre les espaces intérieur et extérieur du bâtiment à travers des jeux de lumières, de transparences, d’ouvertures et de fermetures.
Il s’agirait donc d’implanter à l’intérieur du bâtiment quatre piliers alignés sur l’axe central. Chaque pilier sera constitué de 13 à 15 parpaings en savon de Marseille (de 40 cm x 50 cm x 25 cm). Ces colonnes/piliers seront donc parallèles aux façades latérales et centrés sur les quatre arches. Les savons, tels des gigantesques savonnettes, s’empileront les uns sur les autres autour d’un axe en métal galvanisé, lui-même soudé sur une large taule métallique préalablement fixée au sol.
Le savon est une matière récurrente et un élément fondateur de ma pratique. Produit d’hygiène intime, il est une métaphore de la vie et du corps confortée par les notions de « toilette intellectuelle » et de « dignité particulière » en référence à Francis Ponge, dans son recueil « Le Savon ».

Iris était revêtue d’un voile léger.

A l’extérieur, deux grands filets de chantier transparents et de couleur vert d’eau couvriraient les deux façades du bâtiment. Tendus uniquement autour des pilastres, ces derniers fermeront ainsi les passages latéraux, laissant deux voies libres (avant et arrière) pour que le visiteur puisse accéder et traverser l’espace intérieur. Le filet révèle ici l’architecture des pilastres formant une deuxième façade transparente, spectrale, voilée en même temps qu’il servira de support à des projections d’eau. C’est un matériaux que j’utilise régulièrement au sein de mes installations in situ (voir expositions précédentes : Galerie des Ponchettes 2006, Centre d’Art d’Istres 2006, Naples et Venise 2007/2008, Château d’Avignon 2009, …).

 

L’eau, le vivant :

L’eau, qui n’est plus collectée par le bassin situé au dessus du toit, serait à nouveau convoitée par l’installation d’un système de brumisation. Huit tubes équipés de buse l’achemineraient épousant la partie supérieure des arches (fixés après autorisation par des crochets dans les joints des pierres). L’eau serait diffusée à la fois vers l’intérieur et l’extérieur de l’édifice. Les gouttelettes d’eau tomberont en pluie sur le savon pendant que d’autres s’accrocheront sur le filet.
Sur le savon, ces gouttes créeront par ruissèlement des sillons et creuseront la matière: travail d’érosion naturelle des colonnes/piliers qui pourraient in fine disparaître sur plusieurs années, mais qui se transformeront malgré tout au fil du temps pendant la durée de l’exposition. Parallèlement, celles projetées vers l’extérieur recomposeront la forme des arches sur le filet à la fois transparente et lumineuse. Quant aux nuages d’eau dus au système de brumisation, ces derniers seront traversés par la lumière du soleil  formant un ensemble d’arcs en ciel.

 

Présentation du deuxième projet :

Le dispositif général des filets et de la brumisation serait identique, excepté pour l’eau qui serait projetée uniquement vers l’extérieur. Le contenu général de l’installation expliqué en amont resterait le même. Le phénomène des arcs en ciel serait donc conservé. Seule l’installation intérieure changerait.
Il s’agirait d’installer une « pluie » de fleurs d’iris plâtrées depuis le plafond du château d’eau. J’ai déjà travaillé dans ce sens en plâtrant des roses rouges fraiches (voir Rose-chlore en 2000 installation dans les Jardins de la Bastide du Roy à Antibes, Le regard de bonnes chez Kamilla Regent, Rose-chou en 2002 ou encore Médaille en 2003, Sans-titre en 2008, Roses en 2009, Carros en 2012 au CIAC Carros…). Suspendue par leur tige chaque fleur fraîche sur sa tige est entièrement trempée dans du plâtre plusieurs fois.
Ici, les iris plâtrées seront accrochés à des hauteurs variées par des petits crochets à des câbles de pêche (de 1,5 mm de diamètre) fixés au plafond du château d’eau. Parmi ce champ d’iris inversé traversant le bâtiment de part en part, une ligne de fleurs sillonnant pourrait être dorée à la feuille d’or. Cette ligne d’or et « de lumière » circulerait à l’intérieur du champ avec de légères courbes. Elle serait réglée à une certaine et même hauteur par rapport aux autres désordonnées évoquant l’idée d’une stabilité et d’une permanence. Les jeux de lumières projetées sur la blancheur du plâtre seront multiples grâce à la présence des filets.

Pour conclure, ces deux s’accordent avec les notions de biodiversité, de nature et le qualificatif : heureux. La présence des projections d’eau, de la lumière du soleil, des arcs-en-ciel, de la transformation du savon ou des iris plâtrées et dorées, rappellent tout le vivant et la dynamique des interactions propre à la biodiversité. Cette dernière m’intéresse d’autant plus, qu’elle inclut (en correspondance avec Catherine de Médicis) des valeurs morales, esthétiques et culturelles.

Frédérique Nalbandian 2010

* le savon provient d’une savonnerie traditionnelle, la savonnerie du Fer à Cheval. Il est certifié et garanti biodégradable.