Trois jours pour avoir osé voler une rose
Ondine Bréaud-Holland
2016

Three days for daring to steal a rose
Ondine Bréaud-Holland
2016

De la confusion spontanée du savon dans les eaux tranquilles
Catherine Macchi
2016

Nous savons...
Alain Amiel
2015

Etre d’aplomb. devenir intranquille
Ondine Bréaud-Holland
2012

Crânes d’enfants et os iliaques
Ondine Bréaud-Holland
2010

An artist in the garden of
Epicurus

Jacques Leenhardt
2010

Une artiste dans le jardin
d'Epicure

Jacques Leenhardt
2010

Neery Melkonian
2008

L'inventrice
Ondine Bréaud-Holland
2008

Quelque chose de Pompei mine de rien
Sophie Braganti
2006

La disparition du modèle et sa reproduction
Enrico pedrini

2006

Pensées en cours
Frédérique Nalbandian
2006

Current thoughts
Frédérique Nalbandian
2006

Jeune liane en bande velpo
Joseph Mouton
2003

Le corps de sentir sous la coupe de voir
Joseph Mouton
2003

Le baiser, Saint Jean Baptiste et la femme assise
Dominique Angel
1999

Latence
Josph Mouton
1998

 

JEUNE LIANE EN BANDE VELPO

On pense couramment l'obscénité comme un rapport plus ou moins soutenable entre un sujet esthétique et la représentation réaliste de l’activité sexuelle, car on suppose que l’absence de métaphore ou de feuille de vigne y cause l’insoutenable et la fascination qui s en nourrit parfois chez le sujet. Cependant, il me semble que l’obscénité peut aussi se prendre dans les métaphores sexuelles, auquel cas elle provient de la disproportion entre les représentations de chose qui figurent le sexe et le sentiment par lequel le sujet désavoue cette figuration ; comme un mécanisme de piston affublé d’un air mélancolique ou le jeu d un sphincter commandant l’ouverture du sourire le plus virginal. La première obscénité va vers la pornographie, la seconde vers l’oxymore ou l’antithèse ; mais dans les deux cas, l’on constate que l’obscénité consiste dans quelque désaccord entre le percept et l’affect, bien plutôt que dans la seule graphie de l’éros charnel.

Le sculpteur Frédérique Nalbandian construit son œuvre sur cette obscénité oxymoresque (c’est-à-dire morte-voilée), dans une tradition ouverte par Marcel Duchamp et Francis Picabia, sinon que là où les dadaïstes insistèrent sur la désaffectivation des représentations de chose, voire le goguenard de leur pseudo-cryptage, et n’hésitèrent pas in fine (chacun à leur manière) à faire revenir de la pornographie, Frédérique Nalbandian travaille beaucoup plus dans les affects qui répondent à la métaphore sexuelle, ouvrant ainsi toute la gamme des émois qui moirent la dénégation de ses aveux... On aurait tort, pourtant, de croire que cette humeur émotive, même en séchant, porte moins de charge obscène que celles des Mariées dont Francis et Marcel s’occupèrent un temps, car le vif de l’obscénité étant plutôt du côté de l’âme, les émois (ses cybernétiques suppôts) vont au contraire à toutes sortes de scatologies. Je n’en veux pour preuve ici que la Nymphe (trempez-la dans l’eau!) qui répond à ces Messieurs de fort mousseuse façon.

Les blancheurs qu affectionne Frédérique Nalbandian (du plâtre, du savon, du marbre ou du plastique) n’opposent leur virginal démenti à l’ébat que pour mieux rosir d’y songer ou recouvrir de leur fausse candeur un rouge nu de muqueuse : le blanc signifie le rouge comme l’agneau signifie le sacrifice, ou plutôt comme Blanche Neige signifie le premier sang, ses linges d’épousailles. Mais puisqu’aucune représentation d’affect ne peut s’égaler à la machinerie libidinale qui bat au ccœur du monde, il faut plutôt tenter d’en recueillir le pouls grâce à des affects inversés : la gorge nouée d’être une femme, la pathétique impuissance d’un poignet cassé, le temps qui dissout les corps et les éloigne, l’empreinte qui date un instant enfui de la peau, tous ces incorporels très vulnérables, en somme, qui répondent au slogan beuyssien show me your wounds. La mélancolie où l’œuvre trouve son atmosphère propice n’est rien autre chose qu’un raccord entre la métaphore sexuelle insensée et un masochisme que Freud n’aurait pas manqué d’appeller féminin. Cella ressemble à un charnier érotique dans la cage de Narcisse. La jeune fille au fantasme du loup sert de matière première à toutes sortes de tortures compassionnelles, elle consiste en cette pâte blanche, passive et molle qui ne peut que pleurer.

Chez Frédérique Nalbandian, il est souvent question d’attelle : la sculpture répare des membres qu’elle laisse à jamais cassés. Il y a aussi des orthèses (avec le même projet) et ce plastique médical qui s’appelle l’orphite, prétenduement couleur chair (en fait d’un rose angoissant ou ridicule). Frédérique rêve plutôt d’orphisme, pure antithèse. Et moi je ne peux entendre l’attelle  sans penser à une question qui viendrait doucement se moquer du logion de Lacan où se résumait pour lui la différence sexuelle : il l’a, elle l’est. Or le sculpteur Frédérique ne se demande-t-elle pas en troisième personne (et avec le sourire) si au contraire elle ne l’a pas. C’est là sa jubilation la plus secrète. Et c’est sans doute de cette jubilation que s’ordonne un humour discret mais très réel qui joue sans y toucher du désaccord des affects et rejoint par une autre voie le travestisme duchampien et ses histoires de moule.


Joseph MOUTON, 2003.