Prémices de L’oreille qui tombe, 2019,
Frédérique Nalbandian

La pesanteur et la forme d'espérer, 2019
Jacques Leenhardt

Frédérique Nalbandian/Installation, 2018
Yves Peltier

Miracles, 2018
Raymond Balestra

Trois jours pour avoir osé voler une rose
Ondine Bréaud-Holland
2016

Three days for daring to steal a rose
Ondine Bréaud-Holland
2016

De la confusion spontanée du savon dans les eaux tranquilles
Catherine Macchi
2016

Nous savons...
Alain Amiel
2015

Etre d’aplomb. devenir intranquille
Ondine Bréaud-Holland
2012

Crânes d’enfants et os iliaques
Ondine Bréaud-Holland
2010

An artist in the garden of
Epicurus

Jacques Leenhardt
2010

Une artiste dans le jardin
d'Epicure

Jacques Leenhardt
2010

Neery Melkonian
2008

L'inventrice
Ondine Bréaud-Holland
2008

Quelque chose de Pompei mine de rien
Sophie Braganti
2006

La disparition du modèle et sa reproduction
Enrico pedrini

2006

Pensées en cours
Frédérique Nalbandian
2006

Current thoughts
Frédérique Nalbandian
2006

Jeune liane en bande velpo
Joseph Mouton
2003

Le corps de sentir sous la coupe de voir
Joseph Mouton
2003

Le baiser, Saint Jean Baptiste et la femme assise
Dominique Angel
1999

Latence
Josph Mouton
1998

 

LE SANS-VISAGE - VOL. 1 NO.1 - PRÉMICES DE L’OREILLE QUI TOMBE – FRÉDÉRIQUE NALBANDIAN

Prémices de L’oreille qui tombe

2007
J’entends pour la première fois, le nom de Pascal Quignard.
Une amie me parle de la proximité de mon travail artistique avec l’œuvre de cet écrivain.1
Je l’écoute.
J’entreprends la lecture de ses livres.
Vertige. Abîme. Ses écrits me sidèrent.
Je suis totalement bouleversée.
Le fond et la forme de son écriture me paraissent parfaitement justes.
Elle recèle, me semble-t-il, une dimension universelle.
Un registre poétique : le choix des mots, leur ordonnance, leur cadence… Ils résonnent dans le silence de mon cerveau.

Je reconnais un univers proche du mien.
J’y retrouve des thèmes fondamentaux de ma pratique : l’origine, la mémoire, le temps, la trace, le fragment, la perte, la disparition, l’absence, le silence, la chute, la fragilité de l’humain et de l’existence…
J’y retrouve des éléments récurrents tels que l’oreille, le cerveau, l’eau, la nuit, le silence, l’apesanteur, le rouge, le blanc…

Un dernier élément relie nos deux mondes, la présence de la musique, vitale et originaire :

Y a-t-il eu un penseur qui ait médité, dans toute son amplitude, ou plutôt à l’intérieur de son désert et de son aridité, la Hilflosigkeit ?
Oui. Il s’est trouvé un penseur pour penser de fond en comble cet état d’abandon, de solitude, de carence, de faim, de vide, d’extrême menace mortelle soudaine, de nudité, de froid, d’absence de tout secours, de nostalgie radicale, éprouvé par chacun lors de la naissance.
Qui ?
Schubert.
Sans Schubert nous ne comprendrions pas bien ce qu’est l’état originaire « inapte à la vie » sans le secours d’autres êtres plus ou moins malveillants, ou plus ou moins accommodants, aux premiers jours de l’existence atmosphérique.

Sans la musique certains d’entre nous mourraient. 2

Ces proximités me sidèrent.
Un ensemble de doutes, au sujet de ma pratique, s’installe.
Comme jamais précédemment.
Inutile de tenter d’exprimer quoique ce soit plastiquement, puisqu’un écrivain le fait si bien, dans un autre langage.
Je suis dépourvue de solutions.
Je me suis trompée de forme, de métier, de voie. Puis, l’accompagnement de ses ouvrages prend le pas sur mes doutes.

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Je m’habitue à l’idée, qu’un univers aussi proche, puisse exister, auprès du mien. Peu à peu, Pascal Quignard devient l’auteur vivant, qui entre en forte résonance avec ma pratique artistique.
Pascal Quignard devient un allié.

2014.
Je me rends à Cerisy-la-Salle où se tient le deuxième colloque international, consacré à son œuvre, « Pascal Quignard, Translations et Métamorphoses ».
J’attends que le temps décide ou non d’une rencontre, parce que je ne peux agir autrement.
Le troisième jour, je croise Pascal Quignard dans le parc du château.
Nous échangeons quelques mots sur la musique, sa pratique du violoncelle et de l’orgue.
Sur ma pratique du violon abandonnée, puis celle actuelle du piano.
Mes catalogues d’exposition circulent parmi les intervenants.
Il consulte l’un des ouvrages et s’adresse à moi.
Il propose que nous prenions le temps, demain, de parler de mon travail.

Pascal Quignard regarde les photographies des pièces.
Il m’écoute parler.
Attentivement.
Il m’interroge sur telle ou telle matière, réalisation, choix …
Une seule question m’obsède, qu’il m’importe vraiment de lui poser : « Quel est votre rapport à Franz Schubert ? »

Il me répond sur un ton grave et lent : « Ah…ah …, mais Schubert …, on ne peut que pleurer,… ».

Puis, il ajoute ces mots, depuis restés gravés dans ma mémoire : « Mais, vous pourriez faire une pièce là-dessus ? »

Stupéfaite, je lui adresse en retour une réponse peu cohérente, évasive et fragile. Un « Oui, peut-être », se terminant par un silence.

Le jour du départ, je lui offre un de mes livres d’artiste, lui laisse deux ou trois catalogues, accompagnés des extraits de mon journal.
Pascal Quignard me dédicace son dernier ouvrage, Mourir de penser, et me laisse une de ses adresses mails.
Je quitte Cerisy, décontenancée.
Un instant précieux dans mon parcours.

Franz Schubert chemine dans les méandres de ma pensée.
J’écris tardivement à Pascal Quignard pour le remercier.
J’ajoute :
« Depuis que nous avons brièvement échangé sur Schubert, je ne peux m'empêcher de penser à - Comment faire une pièce là-dessus - ».

Deux mois plus tard, une immense oreille prend forme dans mes pensées.
Immensément seule.
Flottant horizontalement dans l’espace.
Son corps sculpté en savon.
En suspend.

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Gisant, comme dans un repos éternel.
Je pense aux mélodies de Schubert.
Des gouttes d’eau tombent pour venir la dissoudre.
La faire disparaître lentement dans le temps.
J’y réfléchis, puis dessine le projet.

2015.

Après quelques hésitations, je décide de lui écrire une proposition réunissant nos deux pratiques.
Une idée générale du projet et diverses pistes de recherches, accompagnée du dessin :

Vous écrire, je risque, et je me permets avec émotion, pour vous faire part d'une idée de travail, en espérant ne pas vous importuner ; une proposition de collaborer autour d'un projet, qui me tient tout particulièrement à cœur, depuis notre échange à Cerisy, car lié à votre œuvre et à celle de Franz Schubert :
- votre oeuvre, qui nourrit, comme vous le savez, mes pensées, et au sein de laquelle mes préoccupations artistiques trouvent écho.
- la musique de Schubert, qui pour avoir brièvement échangé à ce sujet avec vous, ne cesse depuis tant d'années et ne cessera à jamais, je pense, de me fasciner … Nous pourrons en parler si vous le souhaitez.
J'ai songé à quelques pistes, énoncées ci-dessous en vrac, celles-ci demeurant très embryonnaires, pouvant être pensées autrement :
Il s'agirait d'une sculpture-installation évolutive et sonore …
L'oreille serait positionnée horizontalement dans l'espace à une certaine hauteur (1,70 cm environ) comme en lévitation, en suspens, gisante, et se dissoudrait en partie sous l'action de l'eau via une micro-irrigation.
L'eau serait acheminée par le haut, dans le pavillon au niveau de sa partie ‘creuse’, (que je nomme ici par dérision ‘bassin, de l’expression bassiner, inonder de paroles’ ...), d'où part notre conduit auditif. Cette partie, au début ‘bouchée’ par une ‘membrane’ de savon, se dissoudrait rapidement sous l'action de l'eau pour s'écouler, une fois perforée, dans un grand bac de rétention, enduit de bitume noir, situé au sol sous l'oreille (et pourquoi pas, ce dernier en forme d'oreille aussi, dans une mise en abîme ... ???).
Pendant les écoulements, une bande sonore défilerait, réalisée à partir d'enregistrements de récits / mots / phrases écrits par vous ???, mêlés ou non, à des arrangements sonores d'après des compositions de Schubert et autres compositeurs, via déconstruction, disparition, silences, ralentissements, tempéraments et autres trouvailles musicales, à explorer en studio. Vos connaissances et vos talents de musicien seraient alors convoqués ... ???
Il ne s'agirait pas de refaire du Schubert, bien entendu, mais de se saisir de l'essentiel de sa musique ou autre… ???
Des micros pourraient aussi retransmettre en direct de l'installation, les sons des gouttes d'eau chutantes et ‘chuchotantes’, venant jouer, se superposer au texte, dit oralement... Une installation sonore, déployant des paroles jaillissantes, inondées, fragmentées, comme "désolée, humiliée", un qualificatif que j'emploie ici, (qui résonne fortement chez moi), en rapport avec les abus de langage, l'autorité, le pouvoir...
Les dépôts de savon récoltés dans le bac, devenus témoins/traces/mémoires des paroles, sècheront à l'issue de l'exposition. Ce dernier deviendrait un tableau/concrétion autonome et définitif. Il pourrait également y avoir des dessins originaux, produits eux aussi, pendant l'exposition par les dépôts successifs des eaux savonneuses, qui deviendraient la trace matérielle et ‘sonore’... ??? Un projet d’édition pourrait être pensé, comprenant les enregistrements sonores issus des performances...

Je lis avec émotion, sa réponse concise et directe.


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Il m’annonce, qu’il est d’accord pour travailler avec moi autour d’une oreille « disparaissante ».

Le projet est programmé par Isabelle Bourgeois, directrice du Centre d’art de Toulon-laValette en février 2015.
La suite de mes échanges avec Pascal Quignard consiste à lui communiquer l’essentiel des étapes de la réalisation de l’oreille.
Il me confirme, qu’il va préparer un ensemble de textes-musiques, afin de les associer aux « Performances de Ténèbres ».
Il me demande, si la première présentation de « L’Oreille qui tombe » peut avoir lieu le 12 février 2015, en référence à la date du 12 février 881, jour où le premier poème de la "Séquence Sainte Eulalie", fut recopié sur un livre en peau de cerf non épilée, conservé à la bibliothèque de Valenciennes.
Il m’invite à sa prochaine « Performance de ténèbres » dans l’abbatiale de Saint-Riquier.

Paris
Nous nous rencontrons pour échanger sur notre projet.
Il me demande de lui porter « une petite œuvre en savon, pour qu’il puisse l’avoir sous les yeux ».
J’emporte plusieurs éléments pris dans mon atelier, des fragments, des rebus de matières, certains éléments, tels que les mains jointes en savon, les roses rouge fraîches plâtrées entières et sciées en deux, les petites oreilles coulées en plâtre, cire et savon, un morceau de bitume noir …, susceptibles de « restituer » mon univers et montrer divers aspects de ma pratique.
J’emmène également une petite pièce de 2015, à lui offrir : deux moulages en plâtre de Paris, réalisés à partir d’un couple d’oreilles, mêlant leurs empreintes positives et négatives. Il observe avec une grande attention ces fragments d’ateliers et me questionne sur les matériaux, les procédés de réalisation,...
Je lui offre la petite pièce.
Il souhaite garder les quelques éléments apportés, afin de les avoir sous les yeux et s’en imprégner.

L’ambiance est calme, simple, directe, et pointée d’humour parfois.
Je lui montre les croquis de l’oreille.
J’aborde certaines contraintes mécaniques et techniques en relation avec le gigantisme de la sculpture.
Nous nous accordons sur les dimensions.
Une longueur de 3,50 mètres, une largeur de 1,75 cm, une hauteur de 50 cm. L’oreille pèsera plus d’une tonne.
Je la souhaite sans armature.
Comme dans toutes les pièces de mon travail, j’accorde une priorité à la matière qui doit s’exprimer, vivre sans artifices au risque de se rompre.
Il est d’accord avec moi.

Je lui expose le processus très lent de la dissolution du savon dans le temps, du fait de l’absence de frottements.
Des ruissellements d’eau vont creuser des sillons.
Des stalagmites vont se former pendant le temps des expositions.
Des craquellements et des fissures vont apparaître lors des phases de séchage.
Le savon sous l’action du temps, de l’air et de l’eau, est une matière aux variations infinies.


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Il est en même temps très résistant.
L’oreille continuera d’exister, de se dissoudre, alors que nous serons tous morts.
Nous abordons la question de l’espace scénique et sonore.
Les différentes possibilités d’organisation autour de l’oreille.
Il n’y aura pas de scène, ni de sièges pour le public.
Pascal Quignard propose d’arrondir le fond de la salle par des cloisons, évoquant les courbes de l’oreille et l’idée d’un espace clos, telle une poche, intime.
Concernant sa performance, il m’explique, qu’il composera des textes associés à des mélodies jouées au piano, d’après l’ouvrage du pasteur américain, Wood Notes Wild, Notations of Bird Music, premier compositeur à avoir transcrit en notes des chants d’oiseaux et le son de gouttes d’eau, mêlés peut-être à celles d’Olivier Messiaen ou encore de Couperin.

L’Oreille qui tombe sera exposée au public pendant deux mois après la performance. Les visiteurs assisteront à sa lente transformation.
Ils entendront en boucle, la bande son de la performance, mêlée aux bruits d’eau mixés en direct.
Pascal Quignard souhaite ma participation au plan sonore : chanter en allemand « Auf dem Wasser » de Franz Schubert.
Surprise par sa proposition et doutant fortement de mes capacités, il m’explique, qu’il ne s’agit pas bien entendu, de savoir chanter telle une soprano, mais de laisser place à mon intuition, à mon émotion, à l’improvisation.
Je pourrai aussi très bien le chantonner.
Je ne refuse pas.
J’espère qu’il changera d’avis.

Nous reparlons de Franz Schubert. Notamment de ses lieds et sonates pour piano. Comment sa musique m’est parvenue à l’adolescence à travers mon père, qui me la fit découvrir un jour, me faisant écouter « La Jeune fille et la mort ».
Comment depuis, cette musique, notamment les lieds, quatuor, trios, et sonates pour piano, ne m’a plus jamais quittée.
Comment ses scansions rythmiques répétées, tout en jouant de la variation, ont inspiré mes premières recherches plastiques.
Comment Cäzilia Müller, une jeune femme allemande, qui s’occupe de Pascal Quignard dans sa petite enfance, et qu’il considérait comme sa mère, chantait en permanence le lied « Auf dem Wasser ».
Il me demande, si je serai capable de le chanter allongée.
Vient la question du titre.
Pascal Quignard prononce le mot « oreille » à voix haute, cherchant à y associer d’autres mots comme chuter, tomber…
Deux minutes plus tard, il prononce L’Oreille qui tombe, le répète en me regardant pour approbation.

L’oreille est sculptée à la Savonnerie du Fer à Cheval de Marseille, partenaire du projet. Le CIRM de Nice assure toute la logistique liée au plan sonore de l’installation et de la performance.
Depuis le transport du coffrage, début octobre, vers la savonnerie, jusqu’à la fin décembre, je pars à Marseille chaque jeudi, sculpter l’oreille.
Je lui transmets les photographies des étapes de sa réalisation.
À sa demande, je lui fais parvenir « tout ce qui m’émeut… ».


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Des pensées ou réflexions concernant mon travail artistique.
Ce que signifie pour moi cette oreille, d’où vient-elle, quand est-elle apparue dans mon parcours, pourquoi, (les abus, l’autorité, le pouvoir,…).
Il confirme ma participation à la performance.
Je chanterai « Auf dem Wasser » en langue allemande.
Je tremperai mes pieds dans l’eau.

Novembre.
Nous nous voyons à nouveau sur Paris.
Nous parlons des avancements de la sculpture de l’oreille.
Des aspects logistiques de la performance, sans aborder ni son déroulement, ni les textes et les musiques en préparation.
Il est question de laisser la plus grande part à l’instant, à l’improvisation, à la poésie, à l’émotion, aux textes, à la musique, aux gouttes d’eau.

Décembre
Je suggère d’inclure dans ses textes, quelques mots, phrases ou écrits de Franz Schubert et lui parle notamment d’un court récit, qui m’avait profondément émue, « Mein Traum » (Mon Rêve).
Un texte étrange, dont les biographes ne savent pas déterminer l’origine.
Pascal Quignard approuve et souhaite, que je rassemble « tout ce qui me touche, tout ce que j’aime plus que tout, tout ce qui me paraît indispensable ».
Je lis la biographie de Schubert.
Je lui envoie une trentaine de pages réunissant des extraits de lettres, des notes écrites, des éléments de la vie du compositeur et plus tard lui adresse deux traductions de « Mein Traum ».
Il me répond, que je lirai pendant la performance, ce texte/rêve, qui me hante.

Au cours d’un autre échange, je lui propose un rêve personnel, susceptible de nourrir la performance :

Dans certains rêves récurrents de ma jeunesse, je me trouve totalement nue, marchant dans les lieux publics connus de mon enfance, parmi les gens, sans aucune gêne. Je me sens naturellement bien. Ces rêves ne sont ni provocateurs, ni à tendance sexuelle ou érotique.

Mon analyste à l’époque me disait : « Oui… Nue, comme la vérité mise à nue ».

Pascal Quignard, le traduit en idée scénographique : « Alors il faut que vous soyez nue en entrant dans l'eau quand je commence à jouer Schubert. Je vous recouvrirai d'une grande serviette blanche, après que vous aurez chanté et que vous lirez ‘Mon Rêve’ ».

Et face à mes doutes : « Ne vous forcez pas, Frédérique. Soyez seulement prête à tout. A obéir aux rêves. Ces moments hors temps, sont si rares. »

Nous sommes prêts.
Comme il dit, « à plonger ».
Ceci relève justement de l’enjeu même de la création.

Toulon
Jusqu’à la veille de la performance, je ne sais rien du déroulement.


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Excepté les trois actions, chanter, lire, tremper mes pieds dans l’eau.
Je ne sais rien, ni des textes, ni de la musique que Pascal Quignard prépare.
Il ne les livre jamais avant la performance, afin qu’ils soient entendus par le public et les acteurs, au dernier moment.
Il donne juste des indications, lors des répétitions, concernant les départs des interventions. Il veut préserver l'imprévisible, le lieu, la circonstance …
Il m’écrit ces mots :
« L'instant est tellement plus intense. C'est le ‘une fois’ qui est merveilleux. »

Il marche et s’approprie l’espace autour de l’oreille.
Il s’en approche, la regarde et la trouve magnifique.
Il est calme, toujours aussi bienveillant.
Nous ferons un premier filage dans l’après-midi.
Un second le lendemain matin.
Puis, plus rien jusqu’au soir de la performance.
Préserver l’improvisation.


Nous trouvons un endroit dans l’espace, où accrocher la partition sous cadre du lied, « Auf dem Wasser », ayant appartenue à son grand-père.
Nous choisissons l’immense pan de tissu provenant d’un voile ancien, brodé à la main, couleur ivoire, très transparent, qui appartenait à ma grand-mère.
Nous aurons chacun, près de nous, nos ancêtres.

J’opte pour la nudité.
Elle correspond à un dépouillement de la forme, à une absence d’artifice, à la blancheur de l’oreille, à la discrétion de la matière savonneuse, au silence.
Un filage pour donner quelques indications.
Mémoriser les départs des actions.
Aucune répétition des mélodies au piano, ni des lectures, ni du chant.
Je suis libre d’improviser dans les temps qui me sont impartis.
Asperger l’oreille, tremper mes mains, mes cheveux dans l’eau… L

a performance est à 19h.
Nous attendons dans la salle, qui se trouve juste au-dessus.
Nous sommes concentrés.
J’ai le sentiment de faire équipe avec lui.
Il descend, pour se mettre en place au piano.
Dès les premières notes jouées, je descends à mon tour l’escalier.
J’arrive d’un pas lent, traversant une partie du public.
Je découvre dans l’obscurité un tout autre univers.
La salle vide des jours précédents s’est faite comble.
Au centre, l’oreille baigne dans un puits de lumière et de tubes d’eau transparents.
Je m’avance, comme égarée.

Pascal Quignard joue magnifiquement au piano les sons des gouttes de la pluie…, introduit « Les ombres Errantes » de François Couperin,…
Les notes cessent. Il se lève, quitte le piano pour venir vers moi.
Il éclaire à la lampe torche le chemin qui mène vers l’oreille.
Des gouttes d’eau chutent dans son tympan.


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La performance commence.
Nous sommes réunis dans la pénombre, le silence, le dépouillement, la sobriété. Une cérémonie, un recueillement prend place.
Intense, grave et « sacré ».

Frédérique Nalbandian, août 2018.

© 2019 Le sans-visage / Faceless
ISSN 2642-2115

1. Cécile Bonopéra, psychanalyste.
2. Pascal Quignard, Boutès (Paris : Galilée, 2008) : 24-25.